Pourquoi il faudra revoir nos perspectives économiques

Quelles sont les perspectives économiques ? Les questions sont nombreuses à la suite du choc covid. Activité, croissance, emploi, niveau de vie, que nous prépare le proche avenir ? Y aura-t-il ou non une hausse de l’inflation ? La réalité s’est échappée des cadres de référence que nous avions pour elle. Les bonnes vieilles théories, les schémas bien établis ne fonctionnent plus. Nous allons devoir innover… en économie aussi.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu d’inflation ?

La réalité économique s’est échappée des cadres de référence que nous avions pour elle.

Ainsi nous avons appris de longue date que l’augmentation de la masse monétaire produit de l’inflation. Or des injections inouïes de liquidités ont été pratiquées en 2008-2009, en réponse à la crise financière des subprime et aux risques de crise bancaire mondiale et de dépression économique. Elles n’ont pas été suivies d’inflation. Les injections tout aussi massives à une échelle mondiale en 2020, pour faire face aux conséquences économiques des mesures sanitaires liées au covid, n’ont pas non plus produit l’effet auquel on pouvait s’attendre en termes d’inflation.

Certes, les arguments ne manquent pas pour expliquer pourquoi la relation de cause à effet ne fonctionne plus.

  • On a cité par exemple l’effet déflationniste du digital et de la vague d’innovations.
  • On a évoqué aussi la réticence des banques, et ceci dans tous les pays, à financer les acteurs économiques
  • Surtout, on a expliqué qu’il y avait report de l’inflation vers les marchés d’actifs : obligations, actions et immobilier. Il y a bien hausse des prix quand même !
  • Sans compter les explications plus subtiles autour de l’intervention finalement indirecte des Banques Centrales.

Le rapport entre croissance de la masse monétaire et hausse de l’inflation s’est donc distendu. Difficile désormais de répondre de façon fiable à la question des perspectives d’inflation.

Pour respecter les bonnes vieilles théories économiques il faut donc y ajouter des réflexions complémentaires, ce qui pose déjà problème. Mais surtout, derrière l’inflation d’autres phénomènes ont peut-être cessé de répondre eux aussi…

L’élévation du niveau de vie ne suit plus la croissance

La formidable performance des trente glorieuses dans les pays avancés s’est reproduite récemment en Chine. Forte croissance économique, forte élévation des revenus et du niveau de vie.

Hélas, la relation vertueuse entre croissance du PIB et progression du niveau de vie s’est brisée chez nous. Le sort réservé aux classes moyennes, et la paupérisation d’une partie grandissante de la population des sociétés dites « riches », sont un phénomène bien expliqué… après coup.

Où étaient passés les experts en prévisions ? Il s’agit pourtant d’une conséquence majeure des nouvelles formes de croissance qui sont apparues avec la mondialisation, l’émergence des nouvelles technologies et la plus grande emprise de la finance sur l’économie.  Pourquoi une évolution aussi importante n’avait-elle pas été intégrée dans les prévisions économiques ? Les grilles de lecture et schémas d’analyse n’étaient déjà plus en prise avec la réalité. Sinon ils nous auraient permis d’anticiper ce phénomène. Et peut-être, pourquoi pas, de l’amortir dans une certaine mesure. Car la baisse du revenu relatif d’une partie de plus en plus grande de la population soulève des risques considérables pour l’équilibre social et politique. Sans oublier les drames individuels derrière les statistiques globales.

Les théories pour analyser l’économie et son impact sur la société n’ont pas démérité, elles ont été utiles… en d’autres temps. Le monde qui change ne cesse de les déborder. Et l’on voudrait, avec les mêmes schémas, prévoir la croissance, anticiper les évolutions, dire ce où en sera l’économie dans un ou cinq ans ?

Aujourd’hui la question du covid interdit des prévisions trop précises. En effet les incertitudes sur la durée pendant laquelle il faudra faire face, et les réactions différentes d’un pays à l’autre, brouillent l’horizon immédiat. Mais, covid ou pas, trois basculements demandent une attention neuve, curieuse, interrogative.

Qui dirige vraiment l’économie aujourd’hui, les Banques Centrales ou les GAFAM ?

Les gouvernements de pratiquement tous les pays tentent de s’entendre pour rattraper, au moins sur le plan fiscal, les grandes entreprises du numérique. Mais l’essentiel est déjà ailleurs. La crise du covid a accéléré la prise de pouvoir, aussi bien économique que sociétale, des GAFAM et d’une kyrielle de sociétés dans leur sillage.

La puissance financière de ces acteurs est considérable, probablement unique dans l’histoire de l’économie mondiale, Ils sont en mutation permanente et en compétition, structurellement condamnés à la conquête. Ils pénètrent et révolutionnent tous les secteurs d’activité. Même l’univers de la banque et de la finance semble désormais à leur portée. Leur emprise économique connait un développement à chaque instant renouvelé.

Mais les acteurs du numérique, qui voient d’ailleurs sans cesse  apparaître dans leurs rangs de nouveaux compétiteurs, savent-ils eux-mêmes où ils vont, vers quelle économie et vers quel monde ils nous entraînent ?

L’intelligence artificielle et la réalité virtuelle vont produire une société différente. Pour la décrire et surtout la comprendre, les économistes viendront après, un peu à la manière d’historiens.

Et l’on pourrait s’attendre dès maintenant à des exposés clairs et convaincants sur les perspectives économiques dans un an, cinq ans ou plus ?

Des rapports démographiques uniques dans l’histoire

Les expressions de génération X (naissance entre 1965 et 1980), Y (entre 1980 et 2000, les fameux « millennials ») ou Z (depuis 2000), témoignent du précipice cognitif dans lequel nous venons de plonger. Adieu le profil finalement assez stable, assez prévisible des baby-boomers aujourd’hui vieillissants… Les jeunes générations se suivent et ne se ressemblent plus. Et personne ne sait encore comment les concepts de production, de consommation, d’échange ou de rapport social vont s’exprimer à l’avenir.

Sans compter que la démographie accumule les nouveautés, les « premières fois » de l’histoire de l’humanité : population mondiale, poids relatif des continents, proportion de personnes âgées, répartition des tranches d’âge, tout a bougé trop vite.

Le cadre démographique dans lequel s’exercent les échanges économiques a donc profondément  changé. Il serait étonnant que l’on puisse en comprendre dès maintenant toutes les implications. L’établissement de perspectives économiques à moyen ou long terme devient dès lors un exercice bien téméraire.

L’écologie au centre des préoccupations : tous d’accord pour sauver la Planète ! 

L’un des phénomènes majeurs de ces dernières années est la prise de conscience d’une responsabilité collective envers l’environnement. Les changements de comportement se traduisent à l’échelle individuelle, au niveau des entreprises, ainsi que des pays et des organisations internationales.

Interrogations, critiques, débats et controverses accompagnent cette évolution. On assiste au développement de nombreuses initiatives. Des normes et des labels font gagner du terrain.  De nouvelles technologies vont dans le même sens, d’autres en sens contraire. On sait par exemple que la 5G, dont les possibilités sont fabuleuses au regard de la vie quotidienne et en fait de l’ensemble des activités possibles – économiques, sociales ou culturelles – induira aussi un volume nouveau de consommation d’énergie.

Bref, si la direction est connue et l’intention incontestable, la partie n’est pas encore gagnée. Mais, bonne volonté ou nécessité, on sait d’ores et déjà que l’on ne manquera pas d’avancer dans la voie d’un développement plus soucieux de la préservation des ressources futures et de l’environnement. Le sacro-saint PIB, mesure quantitative s’il en est, est de plus en plus complété par d’autres critères, plus qualitatifs.

Les responsabilités environnementales, sociales et de gouvernance n’étaient présentes ni dans les théories macroéconomiques, ni dans les théories de l’entreprise. Peut-on prétendre savoir mesurer les conséquences de ce basculement sur la croissance, la prospérité, le niveau de vie ?

Revoir nos schémas économiques

En un mot comme en cent, nous savons tous que le monde a changé, et qu’il change sur un mode accéléré. Or l’élaboration de théories prend du temps.Nombre de schémas et de raisonnements datent de l’époque où l’économie était industrielle.

  • Ils n’ont pas été fondamentalement revus quand les services sont devenus dominants au niveau de l’activité, des échanges, des emplois.
  • Les schémas et raisonnements n’ont pas été non plus profondément revus quand le monde de la banque, de l’assurance et plus généralement de la finance, est devenu un acteur économique majeur. Alors qu’autrefois on pouvait considérer l’épargne comme un flux (revenu moins consommation) et lui trouver une équivalence avec l’investissement, le phénomène d’accumulation a tout bousculé. Aujourd’hui l’épargne mondiale représente plus de deux fois le PIB mondial. Fort de cette masse de capitaux, le secteur de la finance n’est plus le simple serviteur qu’il était des autres secteurs d’activité. Mais un acteur économique à part entière.
  • Et que dire quand la société tout entière bascule dans le digital qui redistribue les cartes de la croissance et des revenus, de la richesse et de la pauvreté ?
  • C’est d’ailleurs tout le problème du PIB. Il était adapté à une époque industrielle, mais sa pertinence s’est affaiblie avec les services. Et plus encore avec le digital. Le passage d’une économie matérielle à une économie en grande partie immatérielle nécessiterait de revoir les instruments de mesure.
  • Enfin, toutes ces mutations s’accompagnent de nouveaux risques, qui demanderaient que les théories et raisonnements économiques atterrissent dans la vraie vie.

La tentation majeure est donc de se raccrocher aux schémas qui ont fait leurs preuves dans d’autres contextes, et de commettre des erreurs que nous regretterons ensuite.

Gérer les nouveaux risques, saisir les nouvelles opportunités

Un exemple concret de cette problématique est la question de la dette. Le « quoi qu’il en coûte » de 2020-2021 a aggravé la situation héritée de la crise de 2008-2009. Nous vivons désormais dans une économie surendettée. Selon les schémas bien établis, il faudra d’une façon ou d’une autre rembourser la dette accumulée au long des années. La finance a ses règles.

Et si le remboursement d’une partie importante de la dette était, dans le monde tel qu’il bascule, une erreur dramatique ? Évidemment, chercher les moyens d’y échapper donne aussi le vertige, le vertige de l’inconnu. Que serait une dette qui aurait été créée sans être destinée à être remboursée un jour ? Adopter des angles de vue nouveaux recèle un risque, celui de jouer les apprentis sorciers. Et pourtant, s’il s’agissait d’une magnifique opportunité de préparer une croissance économique différente…

Les sujets sont nombreux auxquels nous devons faire face. Après le covid et au-delà des seules perspectives économiques, se profilent aussi des enjeux sociaux. Problèmes et risques ne manquent pas. De grandes opportunités se présenteront aussi, qu’il faudra savoir saisir. Paul Valéry nous voyait entrer « dans une époque du monde où le monde va pensant et méditant de moins en moins »… Peut-être la tendance à l’innovation, si dynamique aujourd’hui, devrait-elle aussi s’emparer notre façon de penser, y compris notre façon de penser l’économie ?

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Une première esquisse de cet article a été publiée dans Réflexions Immobilières n°95, revue de l’IEIF.