Pourquoi préserver le commerce de proximité ?

Le commerce de proximité a-t-il un avenir face aux progrès du digital ?  Le digital fait disparaître les contacts humains, sans doute faut-il compenser… si l’on s’en réfère à ce qui fait une société d’après Montesquieu. Guy Marty était  sur les ondes de Sud Radio, dimanche 20 juin 2021, Dans l’émission Osez investir animée par Philippe David et Thomas Binet.


Thomas Binet : Le « magasin » résiste bien malgré la croissance spectaculaire du commerce digital. Ceci vous inspire une référence histo rique, ou une réflexion ?

Guy Marty : Cela me fait surtout penser à Montesquieu, et à ses nombreuses réflexions sur ce qu’on appelle le « doux commerce ».

Thomas Binet : Et… pourquoi cette « douceur » ?

Guy Marty : À l’époque de Montesquieu, donc première moitié du 18ème siècle, les drames étaient ceux de la violence politique et des guerres de religion. À une échelle et une intensité qu’on ne pourrait même plus imaginer aujourd’hui. Mais quand on se rencontre et qu’on achète ou qu’on vend, on met de côté les passions…

Thomas Binet : Donc le salut par le commerce !

Le pour et le contre

Guy Marty : Rien n’est simple. En réalité Montesquieu, puis les philosophes de Lumières avec lui, ont tous insisté sur deux aspects du commerce. Le premier aspect négatif, la domination de l’argent sur les autres valeurs, et le second positif avec les échanges entre les individus.

Thomas Binet : Et vous situez Amazon, par exemple, du côté positif ou du côté négatif ?

Guy Marty : Vous savez, il faut être vigilant quand on lit les auteurs classiques. Pendant très longtemps, le mot « commerce » signifiait à la fois les échanges entre les personnes, on dirait aujourd’hui rendez-vous ou réunion ou rencontre, et les échanges de marchandises. Il désignait donc les deux à la fois.

Le mot s’est depuis spécialisé, pour désigner uniquement l’activité économique. Et le commerce, au sens purement économique, n’a cessé d’évoluer, jusqu’au commerce en ligne, et là vous avez l’échange de marchandises à l’état pur. C’est un progrès fantastique sous bien des aspects. Mais il n’y a plus de contact humain.

Thomas Binet : Ce qui nous ramène aux échanges traditionnels…

Exactement. Montesquieu nous dirait que c’est la rencontre qui fait que les gens se découvrent et qu’il y a une véritable société. Pour équilibrer les progrès du digital, il faut donc compenser, ce que d’ailleurs nous faisons  tous instinctivement. D’où l’avenir aussi du commerce traditionnel où l’on se rencontre, parce qu’on se déplace.


Montesquieu dans le texte (De l’esprit des lois)

Le commerce guérit des préjugés destructeurs et c’est presque une règle générale que, partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce. Et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces.

Qu’on ne s’étonne donc point si nos mœurs sont moins féroces qu’elles ne l’étaient autrefois. Le commerce a fait que la connaissance des mœurs de toutes les nations a pénétré partout: on les a comparées entre elles, et il en a résulté de grands biens.

On peut dire que les lois du commerce perfectionnent les mœurs, par la même raison que ces mêmes lois perdent les mœurs. Le commerce corrompt les mœurs pures  : c’était le sujet des plaintes de Platon. Il polit et adoucit les mœurs barbares, comme nous le voyons tous les jours.

L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes: si l’une a intérêt d’acheter, l’autre a intérêt de vendre. Et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels.

Mais, si l’esprit de commerce unit les nations, il n’unit pas de même les particu­liers. Nous voyons que, dans les pays où l’on n’est affecté que de l’esprit de commerce, on trafique de toutes les actions humaines, et de toutes les vertus morales: les plus petites choses, celles que l’humanité demande, s’y font ou s’y donnent pour de l’argent.

L’esprit de commerce produit dans les hommes un certain sentiment de justice exacte, opposé d’un côté au brigandage, et de l’autre à ces vertus morales qui font qu’on ne discute pas toujours ses intérêts avec rigidité, et qu’on peut les négliger pour ceux des autres.

La privation totale du commerce produit au contraire le brigandage, qu’Aristote met au nombre des manières d’acquérir. L’esprit n’en est point opposé à de certai­nes vertus morales: par exemple, l’hospitatlité, très rare dans les pays de commerce, se trouve admirablement parmi les peuples brigands ».


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