Qui veut tuer Patrimonia ?

Qui veut tuer Patrimonia ?

Depuis quelque temps, l’édition 2020 de Patrimonia est sur la sellette.

Faut-il y aller ? Question inimaginable il y a quelques mois à peine, tellement cette manifestation occupait une place centrale dans les métiers du conseil patrimonial.

Derrière la question simple – se retrouver ou non à Lyon cette année ? – se profilent quelques grands enjeux de la profession de CGP, donc aussi de l’épargne française.

Le salon Patrimonia a accompagné le développement du métier de conseil en gestion de patrimoine. Non seulement les CGP, mais tous leurs partenaires ont pris l’habitude de se rencontrer à l’automne dans l’ancienne capitale des Gaules. Un rendez-vous obligé. Enrichissant à chaque fois. Sympathique. Et épuisant ! Mais toujours fertile en contacts, en échanges, en informations.

Au fil des années nombre d’entre nous ont vécu de grands moments dans les couloirs du Centre des Congrès de Lyon, ou dans les restaurants de la ville. Souvenirs, souvenirs…

Cette époque est-elle révolue ?

Patrimonia, le syndrome Jacques Cœur

Je souhaite aborder un sujet délicat, et pour ce faire je vais d’abord m’appuyer sur un exemple historique. J’aurais pu en citer vingt, tellement cette mésaventure est classique, mais celui-ci fera l’affaire. Il ne se passe pas à Lyon, mais à Montpellier.

Alors que la guerre de cent ans n’était pas encore achevée, le financier Jacques Cœur choisit la ville de Montpellier pour développer son commerce en méditerranée. Il aménagea dans ce but le port de Lattes. Il réussit à concurrencer Venise et Gênes. Un vent de la prospérité souffla sur Montpellier. Ses marchands devinrent puissants.

Mais pourquoi Jacques Cœur était-il tellement plus riche que les autres ? Pourquoi gardait-il la faveur du roi, donc des avantages ? On se réjouit quand il fut arrêté. On s’abstint de le soutenir. La place était libre !

Après son procès puis sa condamnation, Jacques Cœur s’évada, partit en croisade puis mourut. Aussitôt arrivé sur le trône, Louis XI, qui s’y connaissait en intrigues, jalousies et mauvais procès, s’empressa de réhabiliter la famille de Jacques Cœur.

Mais entre-temps le port de Montpellier avait sombré. Pour de bon. Le commerce méditerranéen avait choisi Marseille. Les marchands de la ville avaient gâché leur rendez-vous avec l’histoire.

Où était l’erreur ? Les marchands de Montpellier n’avaient pas tort ! Mais ils n’avaient pas vu l’essentiel. On veut toujours détrôner le premier. L’histoire est là pour le prouver. Les films et les romans aussi. C’est de bonne guerre. Mais il y a toujours un premier, et abattre ou laisser abattre celui en place fait souvent plus que simplement redistribuer les cartes.

L’avenir de la profession de CGP

Depuis des années, le salon Patrimonia est à la fois l’honneur du métier, et le « premier » que certains aimeraient bien détrôner. Plusieurs initiatives, souvent de qualité, ont émergé. Fort bien. La concurrence est souhaitable, et généralement bénéfique. La multiplicité des manifestations est le signe d’une profession bien vivante.

Mais que se passerait-il si Patrimonia disparaissait ?

J’ose poser la question. Elle est à mes yeux importante pour l’avenir de la profession.

L’utilité de la profession de CGP n’est plus à prouver. Pour les particuliers et leurs familles, pour la qualité de l’épargne, pour l’économie.

Mais elle fait face à de nombreux défis. Le digital, l’intelligence artificielle et les “robo-advisors” l’obligent à se renouveler. La tendance inéluctable à la compression des coûts d’intermédiation l’obligent à se rationaliser. L’incertitude économique et les crises des marchés n’en facilitent pas l’exercice.

Surtout, la profession de CGP n’est pas facilement comprise par les Autorités de régulation. Il suffit pour s’en convaincre de voir ce qui s’est passé en Espagne, où la profession est naufragée, et en Angleterre, où elle a été quasiment détruite. Dans chaque cas, ce fut le résultat d’une nouvelle réglementation, évidemment bien intentionnée mais peu en phase avec les réalités concrètes. Faut-il préciser que dans chaque cas, ce sont les particuliers qui ont été perdants en fin de compte ? Autre signe de la compréhension limitée de la part des autorités, l’alourdissement démesuré des tâches administratives et du formalisme qui accompagnent l’acte de conseil.

Or l’existence d’un événement comme Patrimonia :

  • solidement ancré dans le paysage,
  • qui regroupe véritablement l’ensemble de la profession, de ses associations et de ses partenaires
  • et qui attire économistes, ministres et haut-fonctionnaires,

est un atout précieux pour la profession face à ses très nombreux défis, y compris celui d’une régulation qui se cherche.

Qui t’a fait roi ?

Au fait, les organisateurs de salons sont-ils si parfaits que cela ? Après tout, ce sont nous, les participants, qui les faisons vivre ! Il est normal qu’ils nous facturent les prestations, mais sur celle-ci ou sur celle-là, ils tirent un peu trop sur la corde… Le point de vue opposé est tout aussi compréhensible. Nous devons nous aussi gagner de l’argent, c’est grâce à nous que vous avez toutes ces rencontres qui vous sont si utiles !

Ceci rappelle un épisode de l’histoire de France qui a gardé une place de choix dans les dictionnaires de citations. Hugues Capet, à l’origine élu roi par ses pairs, demande à son grand féodal Aldabert de cesser d’envahir la Touraine. S’ensuit le dialogue : « Aldabert, qui t’a fait comte ? – Hugues, qui t’a fait roi ? »

Certaines questions ont ainsi été soulevées ces derniers temps. Normal. Ou plutôt, logique. Au tout début d’un salon, l’organisateur est très attentif aux desiderata de ses partenaires potentiels. Avec le succès, viennent les procédures nécessaires, moins souples, et une certaine fermeté. Puis, quand le salon est devenu un passage obligé, les marges de négociation sont réduites. Alors, quand l’équilibre des forces est déstabilisé, comme aujourd’hui, on se réveille et on discute.

De l’intelligence des uns et des autres dépendra un nouvel équilibre.

Après le coronavirus, les grands salons existeront ils encore ?

 Chacune de ces dernières années, les couloirs de Patrimonia étaient bondés. On y retrouvait de vieux amis, on nouait de nouvelles relations. Souvent il fallait jouer des coudes pour avancer.

L’affluence était sympathique, chaleureuse même. Mais elle n’est plus envisageable, distanciation oblige.

Or c’est cette image que nous avons à l’esprit. Patrimonia sera-t-il encore Patrimonia si les gestes barrières, les masques, la distance, rompent le charme ?

Le problème se pose en réalité pour tous les secteurs professionnels, où la vie était rythmée par quelques grands salons. La gestion de patrimoine avait le sien à Lyon. L’immobilier international à Cannes. L’immobilier français à Paris. Ces rendez-vous annuels ont joué pour chaque secteur un rôle déterminant pour l’activité, les échanges d’expérience, les innovations. Pour la prospérité, tout simplement.

Les grandes foires de la Renaissance ont fait émerger l’économie de marché. Les grands salons professionnels sont les représentants, dans le monde d’aujourd’hui, de cette longue lignée d’initiatives qui ont sans cesse renouvelé, par l’alchimie des rencontres, la vitalité de l’économie.

Si l’épidémie du coronavirus avait finalement pour conséquence de remettre en cause ce type d’événements, les dommages collatéraux seraient lourds de conséquences.

Patrimonia 2020, une décision délicate

Les organisateurs de salons doivent reprendre leur activité, question de vie ou de mort. Les participants ont intérêt à s’y retrouver, mais sont confrontés à un choix délicat.

Personne ne sait encore comment l’épidémie évoluera, si elle continuera de régresser ou s’il y aura une deuxième vague, petite ou grande.

Les gouvernements ont décidé d’autoriser à nouveau les grandes manifestations professionnelles. Mais en pratique, à l’échelle de chaque entreprise, ou de chacun, est-ce prudent ? Sans compter la responsabilité des chefs d’entreprises, au cas où des membres de ses équipes seraient contaminés.

Toutes les précautions sanitaires seront prises. La réglementation est là pour cela, et de toute façon la vigilance des uns et des autres ne fera pas défaut. S’il existe un consensus au-dessus de tous les débats, c’est bien celui du respect le plus précis des règles sanitaires.

La vraie question qui se pose pour l’édition 2020 de Patrimonia est donc celle du rythme de la sortie de l’épidémie. Est-il trop tôt ? Le temps est-il venu de reprendre une vie – presque – normale ?

Ce que je vais dire est finalement très simple. Nous avons un Patrimonia. C’est une richesse pour nos métiers. Ne perdons pas de vue que la destruction demande très peu de temps, la construction des années et des années.

Chacun fera ce qu’il jugera bon de faire ! Mais il était de mon rôle de donner mon point de vue d’observateur.

Je vous remercie de m’avoir lu… et je souhaite surtout, dans ces temps troublés, un bel avenir au beau métier de CGP.

« Connaissez-vous l’histoire de la gestion de patrimoine ?