Ne pas utiliser le mot résilience à tort et à travers, surtout en économie

Le mot “résilience” s’entend de plus en plus souvent. Qu’il s’agisse d’économie, d’entreprises ou d’équipes sportives. Ou de vie individuelle et de psychologie. Mais connaissez-vous la définition exacte de la résilience ?  Guy Marty était  sur les ondes de Sud Radio, dimanche 11 juillet 2021. Dans l’émission Osez investir animée par Philippe David et Thomas Binet.


Thomas Binet : Nous sommes sortis du confinement et des couvre-feux et nous nous préparons pour l’été. On parle beaucoup de la résilience de l’économie française. L’on pourrait même dire que la résilience est une expression devenue à la mode. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Guy Marty : Et bien, mon cher Thomas nous espérons tous que l’économie française va repartir pour de bon et pour longtemps. Mais il me semble qu’on emploie le mot de résilience à tort et à travers. Et qu’on oublie son véritable sens.

Thomas Binet : Mais c’est un mot aujourd’hui courant…

Guy Marty : Sauf qu’il ne veut pas dire la même chose selon celui qui l’emploie. Pour certains, ça veut dire résistance, endurance. Pour d’autres ça veut dire la capacité pour une entreprise, ou une personne, ou une économie à surmonter un choc.

Thomas Binet : Au moins c’est une définition intéressante !

La définition exacte de la résilience

Guy Marty : Vous savez, en français le mot résilience est un terme technique qui désigne la capacité d’un métal à résister à un choc. « Bonjour, ici le club des poètes ». En fait si on utilise aujourd’hui ce mot dans la vie de tous les jours, c’est parce qu’il a traversé l’Atlantique avec les films américains et les smartphones. C’est Paul Claudel, dont on connaît les pièces de théâtre mais qui a été longtemps ambassadeur aux États-Unis, qui a en quelque sorte découvert le mot résilience. Alors si vous me permettez Thomas, je vais citer Paul Claudel dans le texte. ” Il y a dans le tempérament américain une qualité que l’on traduit là-bas par le mot « resiliency » pour lequel je ne trouve pas en français de correspondant exact, car il unit les idées d’élasticité, de ressort, de ressources et de bonne humeur.”

Thomas Binet : Là mon cher Guy, c’est votre marque de fabrique, la bonne humeur !

Qu’est-ce qu’une économie résiliente ?

Guy Marty : Mais bien sûr ! Parce que la résilience ce n’est pas la résistance, ce n’est pas seulement la capacité de se remettre d’un choc. C’est la capacité à rebondir, à repartir de l’avant, joyeusement. Alors, quand je consulte le texte gouvernemental du « Plan de relance et de résilience », parce que c’est comme cela qu’il s’appelle, ou quand je lis des analyses sur la résilience de l’économie française, je trouve ça bien austère et bien triste.

On a perdu la saveur du mot. Où sont passés l’enthousiasme, le bonheur, la joie de vivre retrouvée ? En fait si on utilisait le mot résilience pour ce qu’il veut dire, on penserait peut-être un peu plus que l’économie est faite pour les gens et pas l’inverse.

Thomas Binet : Merci Guy.


Résilience : que disent les dictionnaires ?

 

Voici par exemple la définition du Larousse :

résilience

nom féminin

(anglais resilience, rebondissement)

  • 1. Caractéristique mécanique définissant la résistance aux chocs d’un matériau. (La résilience des métaux, qui varie avec la température, est déterminée en provoquant la rupture par choc d’une éprouvette normalisée.)
  • Psychologie

    2. Aptitude d’un individu à se construire et à vivre de manière satisfaisante en dépit de circonstances traumatiques.

  • Écologie

    3. Capacité d’un écosystème, d’un biotope ou d’un groupe d’individus (population, espèce) à se rétablir après une perturbation extérieure (incendie, tempête, défrichement, etc.).

  • Informatique

    4. Capacité d’un système à continuer à fonctionner, même en cas de panne.

Ainsi, même l’informatique s’est emparée du mot pour rester dans le sérieux. Si une panne ou un virus paralyse votre système, vous êtes résilient si vous avez une sauvegarde. Autrement dit, vous pouvez revenir à l’ancienne situation.

Où est passée la “resiliency” ?

Il est intéressant de noter que l’origine “resiliency” est bien indiquée dans la définition du Larousse : elle est traduite par “rebondissement”. Pourtant, rebondir ce n’est pas “vivre de manière satisfaisante”. Ce n’est pas non plus “se rétablir”. C’est au moins retrouver une situation favorable ! Ce n’est pas ce qu’ont retenu le Larousse, le Robert ou le Trésor de la Langue Française.

Il faut reconnaître que l’Académie française, gardienne de la langue, ne s’est pas prononcée. Procédant par ordre alphabétique, les nobles académiciens auraient pu expliquer le mot “résilience” en 2015 ou 2016. Ils l’ont ignoré, car il n’était pas encore véritablement apparu dans l’usage courant. Peut-être ont-ils jugé que c’était un anglicisme plus qu’un mot français.

Traduction est parfois trahison. La “resiliency” a été privée de l’essentiel de son sens, car ce concept est foncièrement optimiste, tourné vers l’avenir.

Tout n’est pas perdu, car c’est l’usage qui précède le dictionnaire et non l’inverse. Et c’est la pensée qui fait la langue. Dès que nous aurons ré-insufflé un peu d’enthousiasme dans notre façon de voir le cours des événements, le mot résilience trouvera l’intégralité de son sens…


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