Des questions, encore des questions. L’immobilier vit par essence dans le temps long. Or la crise sanitaire et économique soulève des questions qui remettent en cause bien des tendances passées. Le monde est secoué, l’immobilier aussi. Pourquoi ne pas considérer que nous vivons collectivement un nouveau départ ?

« Comment vivre sans inconnu devant soi ? », écrivait René Char1

Pour le coup, nous sommes servis !

Où va le monde ?

Des secteurs entiers sont paralysés, l’activité est globalement ralentie, des plans de relance de grande ampleur sont annoncés et mis en œuvre. Mais nous vivons toujours dans une situation d’urgence sanitaire dont on ne sait quand elle prendra fin.

Il est bien difficile d’avoir une idée claire sur la situation exacte et ses risques, et sur la pertinence des mesures adoptées. Les controverses parfois exacerbées recouvrent en fait une quantité inhabituelle d’inconnu. Avec un mystère en prime : quels vont être les dégâts pour les entreprises, l’emploi, le tissu économique, et comment va-t-on s’en relever ensuite

L’inconnu est également planétaire, avec les grands défis de l’environnement, du climat, des ressources. Avec aussi les tensions qui accompagnent la naissance d’un nouvel équilibre entre puissances économiques. Sans oublier le contexte monétaire inédit,  après les inondations de liquidités de secours. Pour traiter tous ces problèmes, y aura-t-il enfin une véritable coopération à l’échelle internationale ?

Immobilier : essayons de mettre l’inconnu en questions

Il est bien difficile aujourd’hui de savoir où nous en serons ne serait-ce que dans trois mois ou dans six mois. Et dans cinq ou dix ans…  Alors que l’immobilier, pas essence, vit dans la durée. Il se conçoit, se construit, se transforme avec toujours une pensée imprégnée du temps long

En concentrant notre regard sur l’immobilier, essayons de mettre l’inconnu en questions…

Quelle crise va succéder au choc conjoncturel ?

La première question est celle de la conjoncture, et des lendemains de la situation présente. Avec des questions en tiroir. La destruction d’emplois sera-t-telle importante ? Si ce devait devait être le cas, on voit mal comment les loyers  pourraient faire autre chose que baisser. Loyers du logement, loyers du bureau. Mais quels seront les types d’emplois les plus touchés ? Quels sont les marchés immobiliers qui vont baisser plus fortement que les autres ? Quels sont ceux qui tireront plus facilement leur épingle du jeu ? Et en fin de compte, combien de temps pour digérer le choc ?

À quoi ressemblera le monde d’après, pour l’immobilier ?

La deuxième question est celle de ce qu’on a appelé un peu vite le monde d’après. Quand Stefan Zweig avait trouvé l’expression profonde de « monde d’hier » pour écrire le dernier livre de sa vie,  il désignait ce qu’il connaissait. Parler du monde d’après, c’est autre chose ! L’avenir reste difficile à anticiper. Ce qu’on sait en revanche, c’est que des tendances étaient en oeuvre, qui se sont brutalement accélérées du fait de la crise sanitaire.

  • Le télétravail plus généralisé va-t-il bousculer le marché des bureaux ? Sans aucun doute, mais ce marché avait déjà commencé à s’adapter à l’irruption conquérante du digital. Il se trouve seulement face à une exigence plus rapide d’adaptation. Le marché du logement aussi sera différent. Notre société fait un usage de plus en plus ouvert du digital, et l’immobilier a l’habitude d’accompagner les mutations sociétales. Mais qui peut décrire les contours exacts de la société telle qu’elle sera ?
  • La transition écologique va susciter des façons de construire différentes, de nouveaux critères de qualité, une autre hiérarchie des coûts. La rupture semble-t-il est plutôt dans le changement de point de vue. L’environnement au sens large était devenu un critère, mais était un rajout à la longue liste des préoccupations. Il sera désormais intégré en amont, dès l’acte de construire, et d’ailleurs aussi dès la conception des quartiers ou des villes à transformer, puis sera présent à toutes les étapes. Pour l’instant, ce sont des horizons qui s’ouvrent, pas encore des pistes bien dessinées.
  • La crise sanitaire a réveillé la conscience collective de l’hygiène. Une fois l’alerte passée, et donc la peur, que restera-t-il dans les comportements, la proximité sociale, les déplacements, les réunions et rassemblements ? L’immobilier, là encore, s’adaptera, mais il est difficile à l’instant de savoir quels seront les nouveaux modes de relation au quotidien. 

Comment les métiers de l’immobilier vont-ils se transformer ?

La troisième question est celle des métiers. Comment peut-on imaginer de multiples transformations de la société sans que les professions immobilières ne soient, elles aussi, aspirées dans une spirale de changement ? Il serait étonnant que les architectes, promoteurs, investisseurs, continuent sur leur spécialité, et que vienne seulement s’ajouter un spécialiste de l’environnement. Peut-être verra-t-on les financiers devoir approfondir l’urbanisme… Le cloisonnement des professions devrait s’estomper. Que deviendront la carte des métiers, les formations, les parcours professionnels ?

Vivre la jeunesse de l’immobilier

Des questions, donc, et encore des questions. Période complexe, difficile. Mais attention à l’erreur de perspective ! Nous avons à l’esprit le passé, dense : naturellement le vide de l’inconnu nous donne le vertige. Pourtant, les secousses actuelles ouvrent d’autres possibles. Pourquoi ne pas considérer que nous vivons collectivement un nouveau départ ? En ce sens, nous en serions à la jeunesse du monde, à la jeunesse de l’immobilier.


[1] René Char, Fureur et Mystère, Gallimard, 1948, 1967

Cet article est tiré d’un éditorial de la revue de l’IEIFRéflexions immobilières, deuxième trimestre 2020

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