Ce qui s'est passé entre 2020 et 2050

Ce qui s’est passé entre 2020 et 2050

L’avenir de l’immobilier ? L’avenir du monde ?

Voici un texte écrit en 2050 par Yagul Chemineau. La jeune femme préparait son prochain livre, la puce-pensée a rédigé ses réflexions. Nous disposons ainsi des idées qui ont précédé son chef-d’œuvre bien connu.

Bon. Il faut vraiment que je le commence, ce livre ! Me voilà dans une situation à haut risque. Nous préparons une édition spéciale de la revue Réflexions Immobilières sur les nouveaux enjeux de l’immobilier. Et mon ouvrage doit être sorti d’ici là. Son titre est déjà annoncé : “l’avenir de l’immobilier”.

Génial ! Ce que je pense s’écrit directement sur le mur… Épatant ! Nous venons d’acquérir une puce-pensée que je me suis fait greffer dans la main. J’ai reçu une formation de deux semaines pour projeter ce que je pense dans la bonne direction et à une distance précise. La puce sert d’amplificateur et de graphiste. Parfois elle modifie les mots ou en invente. C’est pour cela qu’il faut attraper la façon de ne pas partir dans plusieurs directions à la fois ! Dur, dur, mais au final cela me fera gagner du temps.

Aujourd’hui comme hier…ou pas ?

Curieux, cette guerre avec le temps. Elle est loin d’être nouvelle. Probablement un jour, dans les livres d’histoire, l’appellerons-nous « la guerre de cent ans ». Mais pour l’instant nous sommes en plein dedans. Elle sévissait déjà en 2020, déjà à la fin du XXème siècle. C’est aujourd’hui l’un des enjeux majeurs. Qu’y a-t-il d’autre à maîtriser pour gagner dans un sport ou dans n’importe quel jeu, pour survivre face à vos concurrents ou pour résister aux virus, sinon la rapidité de réaction ? Pourtant, les prospectivistes ont complètement oublié ce facteur qui a fait tomber des entreprises mondiales, qui a permis à des épidémies de frapper à large échelle et qui change rapidement la géographie de la prospérité.

Les connaissances, les capacités de calcul, les technologies sont disponibles ou ne coûtent pratiquement rien. Le temps est la denrée rare par excellence.

Les riches et les pauvres

Certes, il y a des mystiques pour dire que l’homme ou la femme ne sont pas destinés à faire mais à être. Qu’il suffit de s’asseoir pour hériter d’un temps illimité. Seul problème : eux et ceux qui les écoutent sont tous au « revenu de bien-être ». Donc hors-jeu.

Cela non plus les prospectivistes ne l’avaient pas vu venir. Alors que c’est la révolution majeure depuis la révolution industrielle. L’informatique, la biologie et la micromécanique ont engendré la numérisation et les robots, les problèmes insolubles de l’économie ont fait le reste. Pas assez de travail pour tout le monde ! Il a fallu trancher. Le virtuel pour les pauvres, le réel pour les riches. Plus exactement, le virtuel pour ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas travailler, le réel pour les autres.

Les exclus ont un revenu automatique assurant le nécessaire et ont accès « à tout » depuis leur appartement ou leur coin de rue. Les privilégiés ont une vie intéressante avec activités, déplacements, contacts humains, et aussi des émotions fortes, des succès et des échecs. On compte deux tiers de « bien-être », c’est l’expression consacrée. Et un tiers de vivants… ça, c’est ma façon de voir.

Cela dit, personne n’a la moindre idée de comment cet équilibre fragile va évoluer. Notre époque a ceci de particulier que les temps n’ont jamais été aussi incertains.

Grand Témoin

Bon. Je reviens à mon livre. Je m’appelle Aïgul Chemineau. Mère kazakh, père français. J’ai fait mes études à Edimbourg, Paris et Shanghai. Je voulais devenir Grand Témoin, mais le concours final était vraiment trop difficile. Quarante lauréats par an sur la planète Terre, pour le métier le plus noble du monde.

Les Grands Témoins sont assermentés. Leur témoignage a valeur suprême sur tous les distributeurs d’information. Ils parlent peu, seulement à l’issue d’enquêtes approfondies. Quand ils disent qu’une donnée est fausse ou défectueuse, leur parole est définitive, elle fait foi devant un tribunal et les peines sont lourdes.

Il aura fallu beaucoup de catastrophes, de guerres et d’injustices – sans compter la Grande Dépression de 2028-2032 – , pour que l’humanité attaque enfin le problème de l’information et de sa circulation : distinction entre données et opinions, entre informations et idées. Tout est respectable, toutes les libertés artistiques ou culturelles sont permises, toutes les opinions ont le droit d’être exprimées, les convictions aussi. Toutefois une donnée est une donnée, et là on est dans le sacré. Ou alors la connaissance ne veut plus rien dire.

Les Grands Témoins sont garants de la civilisation. Leur existence à elle seule a déjà suffi à calmer bien des propagandes et des inepties. Leur rôle actif donne un nouveau souffle à l’intelligence collective.

C’est un écrivain de science-fiction du xxe siècle, Robert Heinlein, qui avait imaginé cette solution aussi simple que brillante.

Diplôme de Lettrée

Je n’ai pas été reçue au tout dernier concours pour devenir Grand Témoin. Cela n’est pas déshonorant car, entre-temps, on suit une formation très poussée sur les fondements de la culture aussi bien philosophique que scientifique, sur l’éthique rationnelle, sur l’analyse des données et des situations, et sur l’esprit critique.

J’ai donc un diplôme de Lettrée et, de ce fait, je peux diriger un centre de recherche. C’est comme cela que je me suis retrouvée l’an dernier rédactrice en chef de Réflexions Immobilières.

Au total, j’ai une équipe de près d’une centaine de chercheurs pour couvrir tous les enjeux de l’immobilier. Ils sont répartis entre Paris, notre siège historique – la France a toujours été et reste compétitive en matière scientifique – et New York, Stockholm, Johannesburg et Shangai.

Nous travailllons essentiellement sur cinq grands thèmes.

Les grands thèmes de l’immobilier

Les nouvelles villes

C’est notre plus gros chantier. Il y a déjà quatre villes sur la Lune, et bientôt une cinquième.

La Lune compte actuellement un peu moins de 200 000 habitants. Elle en aura environ 3 millions d’ici à une dizaine d’années. De plus la Conférence des Gouvernements de l’an passé s’est fixé un objectif de 1 milliard et demi « aussi rapidement qu’on serait capable de procéder aux aménagements physiques et au processus d’immigration ».

Nous devons coordonner toutes les disciplines : urbanisme, architecture, aménagements et transports, types et méthodes de construction, performances Confort-Énergie-Santé, sources et modes de financement, sans compter l’intervention des historiens et des artistes.

Je dis « coordonner » mais en réalité, depuis une dizaine d’années les frontières entre les anciens métiers ont totalement disparu. Les Analystes et leurs robots intelligents ont pour mission majeure de faire converger les savoirs et compétences sur un seul et même acte de construire, par définition non morcelable. L’idée de construire « un » immeuble, que l’on trouve encore dans d’anciens ouvrages, était vraiment bizarre. On construit une ville en la composant de quartiers, et en descendant on finit par des lieux de travail, de loisir ou de vie.

Chaque ville est entièrement conçue avant le démarrage des travaux.

Les Grands Déplacements

Un autre thème majeur est le bouleversement de l’organisation des territoires et des sociétés, du fait des Grands Déplacements. L’instabilité climatique a été brutale pour certaines régions du monde, et quand des populations entières se déplacent, elles provoquent une instabilité économique et sociale à d’autres endroits. L’humanité n’a rien connu de tel depuis « les grandes invasions » décrites dans les livres d’histoire occidentaux. Et l’on pense que cela va continuer.

Pour en revenir au sujet immobilier, même si le coût de construction est très faible compte tenu des matériaux bio-physico-chimiques et des technologies, l’immobilier doit suivre. Un peu comme les campements de César pendant la guerre des Gaules, ou ceux de Gengis Khan dans sa conquête de l’Asie.

Certains prétendent que le terme « immobilier », en référence à immobile, devient anachronique !

Les anciennes villes

Voilà un autre sujet passionnant. Chaque ville historique, avec son héritage, ses inerties, ses grandeurs et ses misères, reste un chantier à part entière. De grandes villes comme Paris, Lyon, Francfort, Milan, Londres et plein d’autres aux quatre coins de la Terre restent très engorgées et soulèvent des problèmes qui leur sont propres.

Comment par exemple inciter le plus grand nombre de « revenus de bien-être » à s’éloigner vers les campagnes, puisque cela ne changerait rien pour eux ? Pourtant, eux aussi veulent vivre au coeur des Cités.

Vieillissement et santé

Les sujets du vieillissement et de la santé sont un autre thème. Par exemple la maladie « Alzheimer ». On sait que les personnes nées après 2000 sont épargnées. En revanche, pour les précédentes, l’afflux selon la pyramide des âges nécessite des équipements spéciaux. Comment répondre au besoin de construction – question de décence – tout en sachant qu’il faudra un jour reconvertir les installations ?

Il est un point sur lequel les prospectivistes se sont encore, et largement, trompés. La durée de vie, qui s’est formidablement allongée, en gros, de 1950 à 2020, s’est finalement stabilisée. De façon étrange, les démographes et intellectuels de cette période d’allongement de la vie ont tout pris à l’envers. Au lieu de se réjouir de cette heureuse évolution, ils n’en ont vu que les aspects négatifs d’une société « vieillissante », et soulevé de nombreux problèmes qui se sont en partie réglés d’eux-mêmes.

Non seulement la santé est bien meilleure, donc la maladie moins coûteuse, mais surtout il ne viendrait à l’idée de personne (ou les autres seraient là pour le lui reprocher) de ne pas continuer à contribuer à la société d’une façon ou d’une autre, jusqu’à un âge relativement avancé.

Ce qu’on a appelé le « troisième âge », donc celui précédant la vieillesse proprement dite, est devenu un âge actif…sauf pour les « revenus de bien-être », évidemment.

Dette et richesse

Tous les aspects du financement et de la valeur sont un autre thème porteur. Bien sûr, la sphère financière a muté trop rapidement, et les instruments théoriques n’ont pas eu le temps de suivre. Mais les problèmes anciens ont totalement changé de nature.

Les dettes immenses d’autrefois ont été en grande partie effacées par un simple jeu d’écriture comptable dans les bilans des Banques Centrales. Les excès de liquidités ont été canalisés vers la création puis la généralisation des « revenus de bien-être ».

De plus, la création monétaire par l’institution du crédit est devenue illégale, sauf quand les fonds apportés correspondent à un investissement créateur de richesse. Il est très intéressant que le concept mirage de « création de valeur » ait mis du temps à disparaître. Mais c’est chose faite. On créée de la richesse, rélle, ou on n’en créée pas. L’emprunt pour optimiser la rentabilité n’est plus permis.

Les infrastructures, la construction et la transformation des immeubles – lourds ou légers – peuvent donc avoir accès au crédit, sous réserve de montrer leur contribution réelle à un lieu de travail, de loisir ou de vie. Nous avons des analystes pour vérifier les dossiers qui seront soumis aux instances monétaires.

Les particuliers peuvent avoir recours à l’emprunt pour acquérir leur propre résidence. L’investissement locatif aussi peut se faire à crédit. Mais ce sont des pratiques qui deviennent rares. En effet, les logements sont de plus en plus largement détenus par les institutionnels. L’explication tient aux exigences de Confort-Énergie-Santé que les particuliers sont de plus en plus incapables d’assumer financièrement, surtout quand il s’agit de constructions non récentes.

Chose curieuse, le basculement de la propriété des logements vers les institutionnels était encore inconcevable en 2020…et pourtant, en 1863, Jules Verne l’avait imaginé !

Prospective…

Et les prochaines années, ou plutôt les prochaines décennies ? L’avenir de l’immobilier ? C’est là le sujet de mon livre ! Je vais jouer mon rôle. Après tout, j’ai le droit, et surtout le devoir, d’injecter une vision originale, voire une pensée un peu décalée.

Si je me lâchais, je sais ce que je dirais : le parfum des prévisions s’évanouit dès que le temps passe. En effet, les prospectivistes sont des gens très intelligents, mais sont condamnés à ne pas regarder vraiment l’avenir. En effet, leur renommée et leur succès viennent de ce qu’ils sont dérangeants… juste ce qu’il faut, mais pas plus, pour que leurs contemporains continuent à les trouver intéressants !

Je vais dire ce qui est tout simple. Ils n’ont pas prévu, anticipé ou imaginé :

  • Une panne des systèmes électriques en support du numérique-virtuel, un tout bête blocage matériel, qui a provoqué une Grande Dépression en 2028, avec des effets dominos diaboliques.
  • Les mouvements populaires qui se sont répandus à la vitesse d’un incendie de forêt et qui ont entraîné une refonte complète, autrement inconcevable, de l’ensemble de la chaîne agroalimentaire et des modes d’exploitation de la Nature.
  • Le nouveau saut culturel (il faudrait revenir à Newton pour trouver une rupture d’importance similaire) : ni plus, ni moins la soudaine et magistrale unification de la philosophie et de la science. Autrement dit le retour après les détours – mais à un tout autre niveau – à la démarche de Pythagore à l’aube de la pensée occidentale. Un nouvel élan, une nouvelle pensée plus précise, plus ouverte sur la vie réelle, plus gaie aussi. Dans le même temps les grandes religions, toujours vivaces, ont mis au rencart leurs vieilles querelles. Logiquement, il va se passer quelque chose du côté de l’humanité… qui peut nous dire ?
  • Qu’en 2030, au beau milieu de la Grande Dépression qui a failli transformer la tragédie en catastrophe totale, quelques grands leaders comprendraient que l’humanité allait à son autodestruction si elle ne se donnait pas un objectif « au-dessus de ses moyens ». Ces dirigeants ont su mobiliser les talents, les rêves, les ambitions, les énergies et les ressources financières vers la colonisation d’autres planètes, en choisissant la Lune comme première étape.
  • Et puis ils n’ont pas envisagé le raz-de-marée d’illettrisme. Une grande partie de la population est capable d’utiliser confortablement toutes les technologies mais est dotée de si peu de vocabulaire, de si peu de capacité d’expression articulée et nuancée ! C’est là qu’on retrouve la majeure partie des « revenus de bien-être ». Sans compter les facteurs de drogue et de violence qui progressent dans cette société en quelque sorte périphérique. En un mot comme en cent, nous laissons une part importante de l’humanité sur le bord du chemin. Les gouvernements sont effrayés par ce phénomène et consacrent des efforts considérables pour tenter d’inverser la tendance. Avec peu de succès pour l’instant.
  • Ils n’ont pas non plus…

Bref, ce ne sont pas les prospectivistes qu’il faut lire si l’on s’interroge sur l’avenir du monde ou sur l’avenir de l’immobilier. Ils éclairent plus nos fantasmes du présent que les réalités de l’avenir. De plus, ils manquent totalement d’humour. L’excitation et le bonheur n’ont pas vraiment trouvé leur place dans leurs projections.

Non, je ne peux pas écrire cela ! Trop brutal. Je vais juste me fâcher avec mes pairs. Et de toute façon mes lecteurs seront amusés, puis après avoir lu mon livre sur l’avenir de l’immobilier, ils continueront à être bercés par les stars du « futurible » et à les applaudir. Je dois m’y prendre autrement.

…ou science-fiction

Je laisse tomber le côté négatif. Qu’ai-je à proposer ? Mon avis est qu’il faut échapper aux conformismes du jour et respirer librement. Pour cela, il existe un espace formidable qu’on appelle, probablement de façon trop réductrice, la science-fiction. Depuis plus d’un siècle s’est constitué un gisement considérable avec bien sûr beaucoup de médiocrité mais aussi quantité d’œuvres géniales.

Oui, il y a eu des visionnaires. Sur tous les aspects de la vie humaine, y compris l‘économie et la politique. Au milieu du xxe siècle, les Asimov, Bradbury, Clarke, Heinlein, Herbert, Hubbard, Simak, Sprague de Camp, Sturgeon et quelques autres ont été de grands écrivains, avec un souffle digne du vieil Homère et une puissance d’imagination hors normes. Plusieurs de leurs successeurs, y compris des écrivains français, ont maintenu la flamme.

Je viens de relire Demain les chiens de Clifford Simak, écrit entre 1944 et 1951. Les chiens racontent, le soir autour du feu, les légendes d’un être mythique qui aurait jadis existé sur la Terre : l’Homme. Un livre superbe, profond et qui, à quelques détails près, aurait pu être écrit en 2050 !

Voilà, je tiens la ligne directrice de mon livre. Comment la littérature – la science-fiction et aussi bien sûr les classiques, anciens ou modernes – nous permet de communiquer avec de grands esprits qui ont pensé le phénomène humain, sa tragédie et sa grandeur, en transcendant et leur époque et la nôtre.

L’avenir n’est pas un sujet récent… Si nous voulons le concevoir, le préparer, renouons le dialogue avec les grands esprits.

C’est cela que je vais écrire. Je vais commencer un peu loin de l’immobilier peut-être. Mais comment traiter l’avenir de l’immobilier sans le situer dans le contexte des grands enjeux de notre société ?

Voir aussi Paris, ce que dit Jules Verne

Note : une première version de cette “esquisse du futur” a été publiée en 2016 dans la revue Réflexions Immobilières (IEIF)